Retraites : la vie ne se réduit pas au travail, affirme la pensée écologique

« Valeur travail » contre droit au temps libre ? À l’arrière-plan de la lutte contre la réforme des retraites se joue le partage de nos existences entre travail et temps libre. D’un côté, le gouvernement justifie sa réforme par la « valeur travail », placée par Emmanuel Macron au cœur de son second quinquennat. De l’autre côté, des travailleurs meurtris répondent qu’ils ne peuvent donner davantage de leur vie.

La réforme, rejetée par l’opinion publique et qui divise jusqu’au sein de la majorité présidentielle, a réussi à fédérer contre elle un front syndical et politique qui s’exprime d’une seule voix. C’est un fait d’autant plus surprenant que la question du travail et de la valeur du temps libre divise à gauche : il y a quelques mois à peine, Sandrine Rousseau (EELV) et Fabien Roussel (PCF) s’empoignaient à ce propos, la première défendant le « droit à la paresse », le second se plaçant du côté de « la France du travail ».

« Une grande et significative amnésie à gauche »

C’est qu’il y a longtemps eu à ce sujet « une grande et significative amnésie à gauche », constate le philosophe Serge Audier dans La cité écologique et ses ennemis (La Découverte, 2017). Beaucoup de penseurs de gauche ont ainsi épousé « l’idéologie du travail », comme l’observait le philosophe écologiste Jacques Ellul. Cette idéologie a « convaincu l’homme que la seule utilisation normale de la vie était le travail » (revue Foi et vie, 1980). Ce faisant, le retraité se retrouve dans une impasse : privé de l’assise sociale que constitue le travail, il « se sent frustré du principal. Sa vie n’a plus de productivité, de légitimation, il ne sert plus à rien ».

Un siècle avant Ellul, Paul Lafargue critiquait déjà le « dogme du travail » dans son célèbre ouvrage Le droit à la paresse (1880). Le gendre de Karl Marx s’y interrogeait sur « l’étrange folie » qu’est l’amour que la classe ouvrière porte au travail. Il l’attaquait frontalement. Le travail est, écrivait-il, « la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique ». Il plaçait alors tous ses espoirs dans le progrès technique et l’avènement du « peuple des machines ».

Lafargue, même s’il n’appartient pas à la tradition de l’écologie politique, est intéressant en ce qu’il incarne cette foi dans l’idée que les machines feront le travail à notre place, une voie qui subsiste aujourd’hui sous la forme de l’accélérationnisme de gauche. Hérité du Saint-Simonisme, l’espoir placé dans les machines a pour l’heure été démenti par les effets concrets des technologies sur le travail. Loin de remplacer les humains,…

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Auteur: Reporterre

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