Nous n’étions rien de plus que de modestes comptables, pour mieux dire : chargés d’accomplir une tâche dont l’enchaînement, rigoureusement calé sur une case de registre, ne pouvait rien saisir de la « réalité » de ce qu’elle enregistrait ; cet objet – que vous nommez tantôt corps, tantôt élément de preuve, selon un choix de mots qui me paraît fortement situé, voire problématique – la reprise méthodique, par souci de précision, en a effacé le fond. Si bien que ce que vous désignez comme des preuves et des corps, nous n’en avons pas la moindre trace matérielle ; ce que vous qualifiez de crime n’a pas de lieu, ou alors ce lieu nous l’avons oublié. Nous ne savions pas qu’il s’agissait de « corps », pas davantage qu’il s’agissait d’« amis » ou de « preuves ». Je ne vous l’apprends pas. Chacun fait son geste sans en voir l’aboutissement global.
Ne prenez pas ce ton, cette cérémonie, le souvenir n’est-il pas convivial ? Nous fêtons, convivialement, le souvenir de l’horreur, nous nous parerons bientôt des costumes et, il est bien spécifié sur l’affiche : pour la chasser, nous rejouerons la scène.
Si bien, il faut dire que les lieux ont disparu. Comme dirait l’autre : rongés par la guerre, par cette guerre-ci qui chasse l’autre, enfin par l’économie. Se le remémorer lors des promenades familiales, la commémoration même comme promenade familiale. Ne la ramenez pas quand, comme vous, on observe la chute des choses, le spectacle de la chute des choses depuis sa fenêtre, d’une manière qui me semble peu en règle avec celle du guichet…
3.
Vous causez encore de corps et de corps et de corps, mais je vous le répète : « il n’y a pas de corps, il n’y en a plus », vous-même n’en avez plus, moi-même je n’en ai plus. On s’habitue, messieurs, mesdames, très facilement à ce « pire », on s’habitue très facilement à la « maladie nouvelle ». Très facilement à l’oubli de la teneur des jours, des autres et des…
Auteur: dev

