LR&LP : Comment les normes sociales et les structures de pouvoir conditionnent-elles l’empathie que nous éprouvons envers les autres, en créant une hiérarchie entre différentes classes sociales ?
Samah Karaki : Le niveau d’empathie est conditionné par plusieurs critères. On met souvent en avant la « proximité » — qu’elle soit géographique, physique ou culturelle. Mais c’est un argument très faible : on peut parfois éprouver très peu d’empathie pour son propre enfant. Si le journalisme utilise souvent ce biais pour justifier l’intérêt porté à des catastrophes proches plutôt que lointaines, cela ne suffit pas à expliquer le phénomène.
C’est pourquoi il faut creuser la notion d’« humanité ». Ce qui confère de l’humanité à quelqu’un, c’est le fait qu’il soit perçu comme unique — qu’il ne soit pas renvoyé à un bloc monolithique — et qu’on lui attribue une profondeur, une sensibilité intellectuelle et morale.
Dans ce qui était appelé « la hiérarchie des races » au 18e siècle, on retrouvait le même genre de critères : une supériorité intellectuelle et morale d’une certaine population sur une autre. Ce processus coupe la capacité d’empathie envers cet autre qui devient alors « infra humain », et justifie toutes sortes d’oppressions qu’on lui fait subir.
Déshumaniser, c’est aussi priver l’autre de l’exigence morale que l’on s’attribue à soi-même et à son propre groupe. À l’inverse, nous accordons plus d’empathie à ceux que nous percevons comme victimes, car à la victime est associée l’innocence, et avec elle vient une forme de supériorité morale.
LR&LP : Dans votre critique de la méritocratie, comment la fiction du talent et du mérite sert-elle à légitimer les inégalités et à masquer les rapports de domination ?
Dans la méritocratie, l’effort est perçu comme une valeur ou un surplus moral : la « valeur travail » devient la vertu….
Auteur: Léonore Suied
