basta! : Les pratiques de maintien de l’ordre se sont durcies en France, avec beaucoup plus de blessés, parfois, graves, pendant les manifestations. À quand faites-vous remonter ce durcissement ?
Sebastian Roché : Il est encore assez difficile de dégager une tendance longue dans l’histoire du maintien de l’ordre. Les grèves insurrectionnelles de 1947 et 1948 par exemple, lorsque le fameux « CRS SS » entre dans le langage commun, voient des confrontations très violentes entre ouvriers et forces de l’ordre [plus d’une dizaine d’ouvriers ou de mineurs sont tués, ndlr].
Lors de la crise viticole en 1976, pendant une manifestation près de Narbonne, un CRS est tué par un tir de fusil de chasse et un agriculteur abattu par les forces de l’ordre. Sans oublier Mai 68. Il n’y a pas eu zéro mort comme cela a longtemps été affirmé, mais plusieurs décès (un étudiant tué par des grenades offensives à Paris, un ouvrier tué à l’usine Sochaux de Peugeot… ndlr). Arrive ensuite la désindustrialisation, avec les manifestations très dures des sidérurgistes qui perdent leurs emplois en nombre. Dès qu’il y a un choc socioéconomique très important, cela crée une détresse et une colère, un « désordre » pour le pouvoir politique, qui va mobiliser sa police.
Ces mouvements sociaux très durs ont-ils connu une période « d’accalmie » ?
Entre la fin des années 1980 et 2005 environ, il n’y a pas de mouvements de contestation liés à un choc socioéconomique majeur, même si l’école privée rassemble (en 1984) et si les syndicats se mobilisent contre les réformes des retraites (en 1995 puis 2003). On s’habitue, en quelque sorte, à un maintien de l’ordre plus « tranquille ». Les organisations professionnelles de la police étaient aussi un peu plus progressistes à l’époque. Après Mai 68, face à la dureté de la répression, plusieurs syndicats de policiers réclament la création d’un code de déontologie. Actuellement, on en est très loin ! À partir des années 1980 survient également une grande vague de démocratisation dans le monde, qui inspire à Francis Fukuyama (politologue états-unien, ndlr) son ouvrage La fin de l’histoire et le dernier homme. C’est un contexte moins menaçant politiquement, et cela engendre un maintien de l’ordre davantage « apaisé ».
Cette période apaisée en matière de maintien de l’ordre est-elle close ? Celle des chocs socioéconomiques et des répressions plus brutales se rouvre-t-elle ?
Cette période apaisée prend fin en 2016,…
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Auteur: Elsa Gambin, Ivan du Roy

