Dans la ville de Strasbourg où je suis née, il y a bien longtemps, il y avait deux sœurs, Synagoga et Ecclesia. L’aînée était Synagoga. Elle était belle, avec une bouche fine au sourire triste et des magnifiques cheveux longs, une longue taille et des mains graciles. Sa sœur, Ecclesia, fine et altière, lui ressemblait comme une sœur, et dans son attitude de ferveur, on voyait bien qu’elle était touchée par la grâce. Les deux sœurs en grandissant se sont disputées. À quel sujet ? Sans doute l’amour d’un père trop aimé ? La cadette a pensé que la première s’était détournée d’elle, qu’elle vivait dans l’erreur et le péché, elle la trouvait bornée comme une aînée, dépassée et peu encline au changement, et l’aînée était peinée de voir que sa petite sœur s’était éloignée d’elle, qui pourtant lui avait ouvert le chemin.
On peut voir les statues de ces jeunes femmes sur l’un des côtés de la belle cathédrale de grès rose qui surplombe la ville de Strasbourg. Ecclesia, triomphante, se dresse fièrement à côté de Synagoga, qui a les yeux bandés, aveuglée par son errance, selon le schéma antijudaïque de la théologie chrétienne dans les temps obscurs de l’Inquisition, fondée sur l’idée de la substitution symbolisée par les statues : le christianisme, le verus Israel, était en quelque sorte le nouveau judaïsme, qui n’avait donc plus lieu d’être, qui n’avait plus de fondement théologique depuis l’avènement du christianisme, né de ses racines, selon la métaphore botanique.
Quel est cet antisémitisme qui perdure ?
En fait, étymologiquement, la synagogue, c’est le lieu du rassemblement : c’est l’endroit où l’on se retrouve. C’est la raison pour laquelle le philosophe Jacques Derrida, dans un texte intitulé Penser à Strasbourg, préfère Synagoga à Ecclesia : « J’idolâtre cette idole, cette femme privée de vue et de voix, cette figure muette et…
La suite est à lire sur: www.la-croix.com
Auteur: Éliette Abécassis

