Les sciences sociales s’intéressent à la complexité des organisations pilotées par les trafiquants. Gestion des flux, promotions, fidélisation des clients : les dealers se forgent de véritables compétences managériales. Pourraient-elles devenir des leviers de réinsertion ?
Une soirée d’hiver, 23 heures, quelque part dans une banlieue française. Je retrouve Marmoush* dans le hall d’un immeuble où il « tient la boutique » comme il dit. Entre deux transactions, il consulte son téléphone PGP pour Pretty Good Privacy, ces appareils cryptés devenus indispensables dans le milieu. Les messages s’enchaînent : un revendeur signale un stock presque épuisé, un autre demande validation pour un nouveau client potentiel. Rien d’inhabituel pour lui. Ce qui me frappe, c’est la précision quasi militaire de l’organisation.
Pendant un an d’immersion dans ce réseau, j’ai découvert une réalité qui défie les clichés sur le deal de rue. Cette recherche s’inscrit dans la tradition des études ethnographiques sur les organisations illégales, dans la lignée des travaux de Venkatesh (2009) sur les gangs américains et de Goffman (2014) sur la criminalité urbaine. Là où l’opinion publique imagine le chaos, j’ai observé une organisation structurée. Là où l’on attend de la violence gratuite, j’ai trouvé des codes de conduite stricts. Cette complexité pose une question fascinante : comment des jeunes, souvent stigmatisés comme de simples délinquants, développent-ils des compétences dignes de cadres en entreprise, tout en cherchant à maintenir une forme de légitimité sociale ?
Car voilà le paradoxe qui m’a interpellé : ces dealers que je côtoie quotidiennement naviguent entre deux mondes. D’un côté, ils excellent dans la gestion d’équipe, le contrôle des stocks, la fidélisation client – des compétences qui feraient pâlir d’envie certains managers. De l’autre, ces savoir-faire…
Auteur: Thomas Sorreda, Professeur de Management, EM Normandie

