Ce cintré dont se délectent les “jouisseurs”
Bien souvent, le tempérament créatif est porté à l’excessivité et à la dispersion. Privé d’un logiciel de réflexivité historique, l’écrivain risque l’éclectisme ou l’irrationalisme. Céline ne se contente pas de partager ce tempérament versatile, ou de flatter chez ses contemporains, et ceux qui vont suivre, cette prédisposition de caractère. Autrement, il ne serait qu’une plume parmi d’autres, bien dans l’ère du temps : contre-révolutionnaire. Plus fondamentalement, Céline procède à une systématisation littéraire du despotisme des pulsions, que viennent compenser des marmonnages compassés. Dans l’exacte mesure où le Céline littéraire n’a aucun surmoi, le Céline réel, païen cosmétique, est un véritable crapaud de bénitier.
Dans ses fictions, comme ses “analyses” littéraires, ses pamphlets ou, pire encore, sa correspondance, Louis Ferdinand Céline est toujours prêt à déduire un péché du moindre plaisir de banquet. Cigarettes, alcool, batifolage et fornication, autant de vices mortels pour le docteur Destouches. Son diagnostic est mot pour mot tel qui suit : ivresse et joie de vivre ne sont pas seulement impuissantes mais criminelles ; ce sont de pures diversions qui effritent la vigueur. Il n’y a pas même une timide introduction du principe de plaisir, du bonheur de la tablée, ou la moindre poétique des libations. A première vue, il semble plutôt paradoxal qu’une telle inhibition hermétique puisse constituer le fétiche littéraire d’une bonne partie de la génération du jouir sans entraves. En effet, on aurait pu en attendre qu’elle préfère un hédonisme franc, comme celui dépeint, jadis, par Voltaire au sujet de La Mettrie :
“Je ne suis point inquiété
Si notre joyeux La Mettrie
Perd quelquefois cette santé
Qui rend sa face si fleurie,
Quelque peu de gloutonnerie
Avec beaucoup de volupté
Sont les doux emplois de sa vie.
Il se conduit comme il écrit ;
A la nature il s’abandonne
Et chez lui le plaisir guérit
Tous les maux que le plaisir donne”.
Mais non, loin s’en faut, on préfère la sévérité punitive du scalpel célinien à ces éloges du bonheur. Car le Docteur Destouches dissèque le langage en termes abstraits, tout spécialement lorsqu’il s’en va vers des perspectives craniométriques ou racialistes, afin de saisir le fondement sûr et avéré de la saine robustesse celto-aryenne. Frigide au possible, Céline est l’apologète d’une haine sainte, exterminatrice et décomplexée, libérée…
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Auteur: Benjamin LE LOUARN Le grand soir

