« Un feu de poubelle c'est important »

Que se passe-t-il dans la tête et dans les corps des enseignants lorsque leurs élèves se font harceler par la police, brutaliser par la répression ? Il s’éprouve quelque chose comme de la fébrilité mais aussi du courage et de la solidarité. C’est ce que raconte, ici, une professeure de Seine-Saint-Denis.

Un feu de poubelle, c’est important. C’est un feu de paille qui appartient à un•e adolescent•e. Un•e adolescent•e s’étant levé•e ce matin et n’ayant rien qui ne lui appartienne d’autre que son corps et sa famille. Alors, ce matin, c’est un feu de poubelle qui lui appartient.

Je ne me nourris plus que de café et de beurre de cacahuètes. Je fixe le mur pendant des heures, je zone sur WhatsApp, j’épluche des brochures. Je dors beaucoup. Je regarde des vidéos. Nos élèves interpellés et frappés. Je lis les rapports de visite des avocats au dépôt de Bobigny, j’attends que X et Y sortent du tribunal. Je lis les messages nous informant qu’un tel a été perquisitionné ce matin, chez sa mère, et emmené au réveil au commissariat. Je lis, chaque matin, le bouleversement des vies.
Je ne les connais pas. Je suis prof depuis trois semaines. Je n’ai pas eu le temps. Pas eu le temps avant le blocus, avant la charge, avant un lundi matin de septembre, gris et doux.

Lundi matin, au loin, la fumée des poubelles qui brûlent. Le brouhaha de la rumeur collective. Je me glisse dans la foule, me noie dans la cohorte joyeuse des élèves, auprès de mes collègues. On discute, pour une fois, on a le temps, on ne s’essouffle pas dans nos quotidiens étouffés. On se rencontre, on rigole, on veut autre chose.
Mais on a pas le temps, si peu de temps avant la charge, soudain, nos corps sous les matraques, mon corps contre les boucliers, on prend tarif, ils appuient sur nos corps, coups de boucliers, ils poussent, ils nous écrasent. J’étouffe. J’ai peur. Je suis sidérée. Un élève plaqué au sol, menotté dans…

La suite est à lire sur: lundi.am
Auteur: dev