« Avant, le don était authentique : on ne voulait pas jeter, donc on venait nous voir. Quand je fais la ramasse aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est une simple affaire d’argent. » Bénévole depuis quinze ans pour une des principales associations caritatives du pays, Jean, artisan à la retraite, fait partie des quelque 200 000 volontaires qui, chaque jour, se démènent pour collecter de la nourriture et la redistribuer aux plus démunis. Et qui ont constaté certaines dérives.
« L’aide alimentaire est devenue un véritable débouché économique pour tout ce que la filière agro-industrielle produit en trop », explique Bénédicte Bonzi, docteure en anthropologie sociale et autrice d’une thèse sur le sujet. Née d’une approche philanthropique, l’aide alimentaire s’est petit à petit institutionnalisée, jusqu’à s’intégrer au système alimentaire global. Pour la chercheuse, il s’agit désormais d’un « marché de la faim », dont les bénévoles des associations sont devenus les petites mains. Et le marché est grand : en 2020, 5 à 7 millions de personnes ont eu besoin d’y recourir. En 2010, ils étaient 3,5 millions. « On est passé de 80 repas distribués par jour il y a quinze ans, à 500 à 700 repas », précise Jean.
Si l’image d’Épinal du volontaire en chasuble orange recueillant les dons à la sortie d’une grande surface perdure, le fonctionnement de l’aide alimentaire s’apparente désormais en grande partie à celui d’une industrie. Pour les bénévoles, le quotidien ressemble plus à un véritable métier qu’à du volontarisme. « Le système est de plus en plus lourd à gérer, la situation exige qu’on en fasse toujours plus, comme si nous étions des professionnels, regrette Jean. Délivrer des repas, au départ, c’est simplement une porte d’entrée pour aller vers les gens, les écouter et les aider. »
Du troc à la marchandisation
L’évolution du Programme européen d’aide aux plus démunis (PEAD) illustre bien ce processus. Fondé en 1987 par Jacques Delors — alors président de la Commission européenne — et Coluche, ce système de troc permettait aux États membres de récupérer les stocks de matières premières agricoles invendus de la Politique agricole commune (PAC), en échange de denrées alimentaires ensuite redistribuées aux associations caritatives.
Aujourd’hui, le programme a été remplacé par le Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD) et constitue un des piliers de la politique sociale européenne. Le troc a…
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Auteur: Enzo Dubesset Reporterre

