À quoi sert la littérature, on en aura une illustration en juxtaposant la lecture d’un beau roman et celle d’un texte de théorie littéraire, car c’est en réalité le second qui sera analysé par le premier. Par exemple, après avoir été remué en profondeur par le Sicario bébé (Rivage) de Fanny Taillandier, on ne pourra pas lire Lucie Amir et son Politiques du polar (Amsterdam) sans déconstruire l’objet même de sa recherche. Car polar et politique partagent aujourd’hui la situation paradoxale d’être partout, c’est-à-dire nulle part.
1. Le monde comme polar et le monde du polar
La fiction contemporaine s’incarne souvent dans des productions, livres, séries, films, auxquelles on peut accoler l’étiquette « polar », et cela dans des proportions telles qu’on peut se demander si parler de ce genre comme d’une réalité à part du reste de la création culturelle a encore du sens. A quoi il convient d’ajouter que, de l’affaire Epstein aux assassinats d’oligarques russes, des origines du Covid aux arrière-plans du 7 octobre, l’imaginaire contemporain est largement structuré autour de mystères riches en rebondissements et où le crime occupe une place centrale, au point qu’on a pu dire que le complotisme était, non pas la conscience prolétarienne de notre temps comme l’ont suggéré quelques hurluberlus, mais bien la transposition en politique des structures du polar. De sorte qu’on peut voir dans le polar non pas un reflet du réel, mais bien l’une des composantes principales d’un réel dont les causes sont, comme dans l’archétype du film avec enquêteur en imper, entourées d’un brouillard artificiel. Que le brouillard du complotisme soit artificiel n’enlève rien à sa réalité. Et pourtant, on a toujours et même plus que jamais des festivals, des collections, des critiques pour défendre l’idée d’une identité spécifique et bien délimitée du genre. Réduction qui fait que, tout…
Auteur: dev

