Vivre sous la menace

Que signifie le fait de rechercher un abri absolument sûr ? À partir d’une lecture serrée du Terrier de Kafka (écrit en 1924), cet article met en avant tous les obstacles qui attendent celui qui tente à tout prix de sécuriser son chez soi, qu’il s’agisse d’un terrier ou de sa conscience. Le texte s’arrime bien sûr au contexte de la Première Guerre mondiale et des années qui suivirent, mais il raisonne aussi, aujourd’hui, à l’heure des confinements et autres risques « extérieurs » produits par la recherche insatiable de sécurité.

« Kafka ne croit guère à la loi, à la culpabilité, à l’angoisse, à l’intériorité. Ni aux symboles, aux métaphores ou aux allégories. Il ne croit qu’à des architectures et à des agencements dessinés par toutes les formes de désir. Ses lignes de fuite ne sont jamais un refuge, une sortie hors du monde. C’est au contraire un moyen de détecter ce qui se prépare, et de devancer les “ puissances diaboliques ” du proche avenir » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka, Editions de Minuit, 1975).

« C’est moi qui ai agencé le terrier, et il semble que ce soit une réussite ». Ainsi débute le récit, sur le mode de la satisfaction du travail accompli que toute la suite du texte va s’acharner à défaire : défaite matérielle (le terrier n’est pas sûr), et défaite du moi qui espérait y trouver un abri définitif. Le récit de Kafka n’est que le déroulement obsédant des réflexions et des émotions suscitées par le terrier dans la conscience de celui qui dit « Je » (animal du genre taupe, blaireau ou renard) : monologue épuisant, ressassement infini où se pressent des constructions mentales de toutes sortes qui relancent chaque fois la pensée. Celle-ci semble ne jamais pouvoir s’arrêter : la menace ne provoque pas la sidération de la pensée, mais son affolement.

Dès le début du récit, le « Je » est livré aux hypothèses qui vont empêcher toute possibilité de repos. Contemplant le grand trou qu’il a creusé pour faire croire qu’il s’agit de l’entrée de son terrier (alors que celle-ci se trouve plus loin, masquée par de la mousse), il est très vite la proie de ce constat désabusé et sans espoir : « Je le sais bien, et c’est à peine si ma vie, même à son actuel apogée, connaît une heure de complète tranquillité ; cet endroit lointain sous la mousse obscure est celui où je suis mortel et c’est souvent que, dans mes rêves, une gueule concupiscente renifle alentour et sans trêve ». Le…

La suite est à lire sur: lundi.am
Auteur: lundimatin

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